Les Femmes dans le Café : Productrices, Torréfactrices, Baristas
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Il y a une image qui colle encore trop souvent au café de spécialité : celle d'un homme barbu, tatouages sur les avant-bras, penchés sur un V60 avec l'air concentré d'un chirurgien. Cette image est non seulement réductrice, elle est surtout profondément inexacte. Parce que si on remonte la chaîne du café — du caféier jusqu'à la tasse — ce sont majoritairement des femmes qui font tourner la machine. Et pourtant, elles restent trop souvent invisibles, sous-rémunérées, et peu reconnues. Alors on a décidé de changer ça, au moins le temps d'un article.
De la récolte des cerises de café dans les montagnes éthiopiennes aux podiums des championnats de baristas, en passant par les torréfacteurs indépendants qui font bouger les lignes en Europe, voici un panorama — engagé et factuel — du rôle des femmes dans la filière café.
Au cœur de la production : des femmes invisibles qui font tout
Commençons par un chiffre qui devrait faire réfléchir : selon l'Organisation Internationale du Café (OIC) et plusieurs études menées par des ONG spécialisées comme Fairtrade International, les femmes représentent entre 60 et 70 % de la main-d'œuvre dans la production mondiale de café. Autrement dit, sans les femmes, il n'y aurait tout simplement pas de café dans vos tasses.
Elles récoltent les cerises, les trient, les dépulpent, les font fermenter, les sèchent. Dans des pays comme l'Éthiopie, le Rwanda, le Guatemala ou l'Indonésie, elles assurent la quasi-totalité des tâches manuelles qui déterminent la qualité du café vert. Et pourtant, moins de 20 % des terres agricoles dans les pays producteurs de café appartiennent à des femmes. Ce paradoxe — travailler la terre sans en être propriétaire — est l'une des injustices structurelles les plus criantes de la filière.
Pourquoi cette disparité ? Les raisons sont multiples et s'entrecroisent : des lois foncières discriminatoires dans certains pays, des traditions culturelles qui réservent l'héritage aux fils, un accès limité au crédit et aux formations agricoles, et une invisibilisation systématique du travail féminin dans les statistiques officielles. Quand un homme est propriétaire d'une ferme et que sa femme y travaille chaque jour, seul l'homme apparaît dans les registres.
Des pionnières qui changent la donne
Heureusement, des femmes ont réussi à briser ces plafonds de verre — ou plutôt, ces plafonds de parchemin de café séché. Aida Batlle, productrice salvadorienne, est l'une des figures les plus respectées du café de spécialité mondial. Héritière d'une ferme familiale dans les montagnes de Santa Ana, elle a transformé l'exploitation en laboratoire d'expérimentation, développant des profils de fermentation complexes et des lots de micro-lots qui s'arrachent lors des enchères Cup of Excellence. Elle a été l'une des premières productrices à comprendre que la qualité pouvait être un argument économique puissant — et à en vivre.
Au Honduras, Marysabel Caballero, de la ferme Finca El Puente, a remporté à plusieurs reprises le Cup of Excellence, la compétition internationale la plus prestigieuse pour les producteurs de café. Son travail sur les variétés locales et les processus de fermentation a mis le Honduras sur la carte du café de spécialité mondial.
Au Rwanda, le modèle des coopératives féminines est particulièrement développé. La coopérative Hingakawa, fondée après le génocide de 1994 pour aider les veuves à reconstruire leur vie, est devenue une référence en matière de qualité et d'organisation collective. Ces femmes ont prouvé qu'un modèle économique inclusif pouvait aussi produire des cafés d'exception.
En torréfaction : des femmes qui prennent le feu
La torréfaction a longtemps été un monde très masculin. L'image du torréfacteur — maître du feu, technicien des courbes de température, expert en chimie des réactions de Maillard — était presque exclusivement associée à des hommes. Mais depuis une dizaine d'années, le paysage change. Et certaines des torréfactrices qui émergent sont parmi les plus influentes de la scène specialty en Europe.
Anette Moldvaer et Joanna Alm : deux références européennes
Anette Moldvaer est cofondatrice de Square Mile Coffee Roasters à Londres, l'une des torréfactions indépendantes les plus respectées du Royaume-Uni. Auteure du livre The Coffee Dictionary, elle est aussi une voix influente dans la communauté du café de spécialité, connue pour sa rigueur intellectuelle et sa capacité à vulgariser des concepts techniques complexes. Square Mile a contribué à définir les standards de qualité du café de spécialité britannique — et par extension européen.
En Suède, Joanna Alm a cofondé Drop Coffee Roasters à Stockholm, une torréfaction qui s'est imposée comme l'une des meilleures d'Europe du Nord. Drop Coffee est connue pour son approche minimaliste et précise, avec un sourcing direct auprès de producteurs avec lesquels ils entretiennent des relations durables. Joanna Alm a également été juge dans de nombreuses compétitions internationales, contribuant à faire évoluer les critères d'évaluation du café.
Swerl : quand le café devient une histoire de couple
Parmi les partenaires de Singular Coffee, Swerl est un bel exemple de ce que peut donner une torréfaction construite à deux, en couple. Basée en Suède, Swerl est une micro-torréfaction qui incarne parfaitement l'esthétique et les valeurs du café de spécialité contemporain : sourcing rigoureux, transparence sur les origines, travail artisanal. Dans un secteur où les femmes sont encore sous-représentées aux postes de décision, le modèle de Swerl — une entreprise fondée et gérée en binôme paritaire — est une forme de réponse concrète aux inégalités structurelles du milieu.
Ce type de structure, où les compétences se complètent et où les responsabilités sont partagées équitablement, tend à produire des torréfactions plus stables, plus créatives, et souvent plus attentives aux enjeux éthiques du sourcing. Ce n'est pas un hasard.
En compétition : des baristas qui repoussent les limites
Les compétitions de baristas sont un microcosme fascinant de la scène café mondiale. Elles mettent en lumière les meilleurs techniciens et les esprits les plus créatifs du secteur. Et depuis quelques années, les femmes y occupent une place de plus en plus visible — et de plus en plus dominante.
Le World Barista Championship (WBC) et le World Brewers Cup (WBrC) sont les deux compétitions les plus prestigieuses. Pendant longtemps, les podiums étaient quasi exclusivement masculins. Mais les choses ont changé, et de façon spectaculaire.
Emi Fukahori : la précision comme art de vivre
Si on devait citer une seule figure emblématique de cette évolution, ce serait sans doute Emi Fukahori. Née au Japon, installée en Suisse, elle a remporté le World Brewers Cup Championship en 2018 à Budapest — l'une des compétitions les plus techniques du monde du café, où chaque variable de l'extraction est scrutée à la loupe.
Emi Fukahori est cofondatrice de MAME Coffee à Zurich, une adresse devenue incontournable pour les amateurs de café de spécialité en Suisse. Sa routine de compétition en 2018 était un modèle de précision et de storytelling : elle avait choisi de mettre en lumière un café éthiopien naturel, en expliquant avec une clarté remarquable comment chaque décision — la température de l'eau, le ratio café/eau, la technique de versement — influençait le profil aromatique final dans la tasse. Ce niveau de maîtrise technique, combiné à une capacité à communiquer avec passion et clarté, lui a valu une victoire méritée et une reconnaissance internationale immédiate.
MAME Coffee, qu'elle a développé avec son associé Mathieu Theis, est aujourd'hui une référence en Europe centrale. L'approche de la maison est résolument axée sur la qualité et la pédagogie : chaque café est une occasion d'apprendre, de comprendre, de s'étonner. C'est exactement l'état d'esprit que Singular Coffee partage et que vous retrouvez dans notre sélection de cafés.
Au-delà de sa victoire, Emi Fukahori est devenue une ambassadrice discrète mais puissante de la diversité dans le café de spécialité. Elle démontre, par son parcours, que l'excellence n'a pas de genre — et que les meilleures tasses peuvent venir de partout et de tout le monde.
D'autres voix qui comptent
Emi Fukahori n'est pas seule. Andrea Allen, barista américaine, a remporté le US Barista Championship en 2020 et s'est classée deuxième au World Barista Championship la même année — une performance remarquable dans une compétition où les hommes ont longtemps dominé. Sa routine mettait en avant un café colombien naturel et une approche très personnelle de la relation entre barista et producteur.
En France, la scène compétitive café commence également à voir émerger des femmes baristas qui s'imposent dans les championnats nationaux et qui contribuent à faire évoluer les pratiques dans les cafés indépendants parisiens et lyonnais. La communauté est encore petite, mais elle est dynamique et de plus en plus diverse.
Pourquoi ça compte — et ce qu'on peut faire
On pourrait se demander : pourquoi parler de genre dans le café ? Est-ce que ça change vraiment quelque chose dans la tasse ? La réponse est oui — et pas seulement de façon symbolique.
Des études menées par des organisations comme USAID et la Specialty Coffee Association (SCA) montrent que lorsque les femmes ont accès à la propriété foncière, à la formation et au crédit dans les pays producteurs, la qualité du café produit augmente. Pourquoi ? Parce que les femmes investissent davantage dans les pratiques durables, dans la qualité des plants, dans les techniques de post-récolte. Elles ont tendance à réinvestir leurs revenus dans leur communauté et dans l'éducation de leurs enfants, créant ainsi des cercles vertueux à long terme.
Autrement dit, l'égalité dans la filière café n'est pas seulement une question de justice sociale — c'est aussi une question de qualité et de durabilité. Les deux sont liés.
En tant que consommateurs de café de spécialité, on a un rôle à jouer. Choisir des cafés issus de coopératives féminines, de fermes gérées par des femmes, ou de torréfactions qui ont une politique de sourcing éthique et transparent, c'est voter avec son portefeuille pour un modèle plus juste. Chez Singular Coffee, c'est un critère que nous prenons en compte dans notre sélection : nous travaillons avec des torréfacteurs qui connaissent leurs producteurs, qui paient des prix justes, et qui sont attentifs aux conditions de travail sur les exploitations.
Si vous voulez explorer des cafés sélectionnés avec soin, issus de torréfacteurs engagés comme Swerl ou des maisons qui partagent ces valeurs, jetez un œil à notre abonnement café : chaque mois, on vous envoie une sélection de ce qui se fait de mieux en Europe, avec des informations détaillées sur les origines, les producteurs, et les profils de dégustation.
Le café de spécialité a cette particularité merveilleuse d'être une filière où la traçabilité est possible — où on peut remonter de la tasse jusqu'au caféier, jusqu'à la main qui a cueilli la cerise. C'est une opportunité unique de rendre visible ce qui était invisible. Et les femmes, qui ont porté cette filière depuis ses origines, méritent amplement cette visibilité.
Alors la prochaine fois que vous préparez votre café du matin — que ce soit en V60, en espresso ou en cold brew — prenez un instant pour penser à toutes celles qui ont rendu cette tasse possible. De la productrice rwandaise qui a trié les cerises à l'aube, à la torréfactrice qui a passé des heures à affiner sa courbe de chauffe, en passant par la barista qui a calibré son moulin avec une précision millimétrée. Le café est une histoire collective. Et cette histoire est, en grande partie, une histoire de femmes.
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